Skip to content

Livre Web: une révolution industrielle

27 novembre 2008
(article publié le 27 novembre 2008, http://www.lescomplexes.com/blog/?p=50)

Qu’il s’agisse de l’économie du livre, du livre comme œuvre ou du statut de l’auteur, l’on ne cesse de tenter de transposer dans le numérique les modèles qui ont prévalu durant l’ère du papier comme support unique. L’archétype de cette transposition est la triade “fichier statique (avec ou sans DRM)/liseuse/logiciels propriétaires”.
Considérée il y a peu comme une révolution majeure par rapport au livre-papier elle apparaît aujourd’hui comme une solution acceptable bien que demandant encore quelques étapes pour être tout à fait adéquate. Elle reproduit en effet le modèle auteur/éditeur-leveur de fonds/imprimeur-libraire” indispensable à l’écosystème “tout papier”, en ignorant le changement de paradigme économique, culturel et social en cours.

On invoque aisément au sujet du Web une révolution informationnelle qui toucherait la culture par “des échanges et une collaboration à grande échelle à coûts de transaction extrêmement réduits”. La révolution est en fait d’ordre industriel. Internet a  évolué de “canal de diffusion” à “moyen de production” — Web applicatif — et il impose de passer à une logique d’édition en ligne qui va remodeler profondément l’industrie du livre, le statut des auteurs, la notion de culture, celle d’expert, celle de livre.

Les outils applicatifs du Web et leur impact sur la chaîne du livre

Les outils d’édition en ligne se perfectionnent avec le souci de l’histoire (Typographie, référence, clôture…) comme du futur du livre (production collaborative, interropérabilité, multimédia,…) et des lecteurs (expérience de lecture, qu’elle soit passive ou active, niveaux de lecture, extensions métiers, annotations, flux destinés à des publics différents tels que les handicapés, lecture vocale, lecture multilingue, etc….). Nous travaillons sur ce type d’outils d’édition et ne sommes pas les seuls.

Le Web participatif, interactif, et ses applications de blog, forum, tag, RSS, etc. à permis l’émergence de réseaux sociaux qui sont autant de réseaux de prescripteurs avertis, au sens propre comme au sens figuré. Ils sont animés et soutenus aussi bien par des particuliers que par des associations, des institutions ou des entreprises. Y interviennent des amateurs aussi bien que des professionnels des sphères d’intérêt concernées.

Les applications de service qui permettent d’exploiter les contenus (extraction de données bibliométriques, constitution et mise à jour de catalogues, production de fichiers destinés à une impression à la demande, interconnexion de contenus,… ) intègrent les livres produits à une économie large et aux réseaux d’étude et de savoirs.

De plus le droit s’adapte pour garantir aux créateurs la propriété intellectuelle de leur travail dans un contexte de réseau, qu’ils s’inquiètent de propriété patrimoniale ou non.

À court ou moyen terme les jeunes auteurs, ne seraient-ce qu’eux, vont produire leurs premiers ouvrages dans le Web et les faire connaître au moyen des différents réseaux de prescripteurs inscrits dans le réseau. Ces jeunes auteurs pour se faire connaître ne verrouilleront sans doute pas leurs ouvrages, parce qu’ils cherchent d’abord à être lus, à profiter du marketing viral offert par une diffusion libre. S’ils les verrouillent ils devront faire avec le refus des lecteurs soucieux d’intérropérabilité, avec l’obsolescence des readers ou des logiciels de lecture, ou avec les techniques de détournement des DRM. Une fois reconnus, recherchés par les lecteurs, une plate forme intelligente d’impression/distribution répondra à la demande papier.

Le métier d’éditeur-gestionnaire
La gestion de la production et de la distribution du livre papier imposait jusqu’ici la disponibilité de fonds importants garantis par l’association “éditeur-leveur de fonds” reposant elle-même sur l’auteur à succès. Cette économie, axée sur un marketing très fort et coûteux, trouvait sa légitimité culturelle dans son rôle de dénicheur de talents et dans la valorisation et le soutien de la création non directement rentable, elle-même tributaire pour exister de cette économie du livre papier. Le cercle était fermé.

La disparition, ou la répartition, du coût et de la logistique de production/distribution numérique et/ou papier rendra ce modèle obsolète.

Nous n’en sommes pas encore tout à fait là car les auteurs ont des habitudes d’écriture et ont encore du mal à changer d’outils. Il va suffire d’un premier succès d’auteur produit et directement accessible en ligne, ne serait-ce que d’un succès d’estime, pour que le basculement s’amorce. Que cet auteur soit auto-produit, soutenu par un éditeur exclusivement Web, par un regroupement ou par une association d’éditeurs (voir de blogueurs littéraires).

Le financement de la culture:
Pour financer la culture il faut pouvoir l’identifier or le Web applicatif nous fait passer de “Culture” à “cultures”. C’est déjà, et cela à toujours été, le cas. Aujourd’hui c’est outillé. Les réseaux d’intérêt et de prescription se développent, se spécialisent, se relient. Plus encore, les créateurs se multiplient. Combien de manuscrits sont-ils envoyés aux maisons d’édition chaque année en France dans l’espoir d’une publication? Il faut s’attendre à ce qu’une grande partie des refoulés finissent sur la Toile, sous une forme plus qu’acceptable, sur des sites personnels, dans des catalogues d’associations d’amateurs de littérature ou d’éditeurs en ligne. Les éditions “à compte d’auteur”, “à compte d’association”, “à compte de réseau de blogueurs”, vont se multiplier. Avec ce qu’elles offrent de bon et de moins bon. Avec ce qui sera lu et trouvera son public, avec ce qui sera vendu en impression à la demande ou en format électronique.
À ce titre les propositions de Philippe Aigrain sont vaines et symptomatiques encore une fois de cette tentative de transposition statique d’un modèle dans un autre. Il tente dans son ouvrage “Internet & Création” d’harmoniser les échanges libres des internautes et le financement de la culture. Nous saluons la noblesse de l’intention et, peut-être, l’intelligence politique, destinée à éviter le bouclage, le traçage et la pénalisation des échange de “biens culturels” sur le Net. Mais malheureusement, pas plus que la solution du bouclage celle de la “contribution créative” ne tient compte du changement de statut de l’auteur. Philippe Aigrain invoque la révolution informationnelle sans oser pousser jusqu’au bout la logique des outils de production et la vague de “création” qui submerge le Net. Il constate que “les pratiques culturelles se développent à une échelle sans précédent” sans sembler réaliser que la culture perd ainsi son statut spécifique. Qu’est-ce qu’est un créateur à l’heure du Web applicatif? Qui est digne du statut d’auteur, qui ne l’est pas? Quel réseau possède l’expertise pour en juger, lesquels ne l’ont pas?

Pour autant la littérature et la culture ne sont pas en danger dans ce processus, nonobstant le discours qui ressurgit sur la mainmise des amateurs par opposition aux experts. D’une part l’histoire a démontré l’inanité de l’argument et d’autre part rien n’empêche les experts de prendre part au mouvement. Ce qui est en “danger” c’est la gestion actuelle de la culture et le statut de l’auteur.

Toute l’architecture du financement de la culture est remise en question. Comment financer des cultures et une multitude de créateurs? Il n’y a aucun modèle actuel qui puisse répondre à cette problématique inédite sinon, selon nous, un modèle inédit issu lui-même du Web applicatif, le modèle mis en place autour du logiciel Libre. Il est basé sur la triade (une autre!) “développeurs/associations/entreprises” que l’on pourrait transposer ainsi “créateurs/associations(éditeurs-consultants)/plateformes de commercialisation (de service)”.
Il semblerait que cette proposition soit perçue comme péjorative à l’égard des créateurs, considérés ainsi comme de “simples” programmeurs (cette distinction entre celui qui fait et celui qui pense étant une réminiscence de la séparation logique entre outil et pensée!). D’autre part ce modèle est assimilé à une culture de la gratuité. C’est une erreur. Il s’agit d’une culture d’accès gratuit à la création et aux idées, financé par des services…payants. Si tant est que quelqu’un a besoin de ce service ou en a simplement envie, parce que c’est bien écrit, parce que cette production électronique est élégante et pérenne, parce qu’il veut conserver le livre papier sur son étagère, parce qu’il veut l’offrir, parce qu’il veut assister à cette lecture, à cet atelier d’écriture, parce qu’il veut pouvoir lire avant tout le monde, parce qu’il veut avoir accès à l’historique des brouillons, à la pensée en train de naître…

Il y a des services à offrir et à inventer autour du livre et de la création, et une économie de la culture Libre à bâtir (Nous ne saurions trop recommander comme source d’inspiration la lecture d’ouvrages tels que celui de François Élie sur l’Économie du Libre.)

Comme pour le logiciel Libre la vente d’exemplaires ne sera plus la source de revenus principale des éditeurs mais bien le service. Et le métier d’éditeur comme conseiller littéraire, prescripteur, dénicheur de talents devra peut-être s’articuler en marge de ces services avec un financement proche de celui du consultant indépendant. Pour cela il lui faut changer d’outils, savoir indiquer à ses auteurs des outils intelligents, passer de la tête de gondole au blog influent, à la folksonomie et aux futurs outils de réseautage. Il lui faut faire valoir en ligne son expertise culturelle et technique. Il semble que beaucoup de chemin reste à parcourir sur ce plan. Pour l’anecdote, nous avons récemment assisté à un cours donné à des étudiants en Master 2 “Métiers du livre” qui n’avaient pas la moindre idée de la façon d’ouvrir un blog sur une plate forme gratuite!

Le lecteur et le livre

Le lecteur hérite du pouvoir et des responsabilités qui y sont liées. Pouvoir de choisir les réseaux qui l’intéressent, dans les niches les plus spécialisées. Avec en conséquence la responsabilité de s’informer.

Et quant à l’expérience de lecture il n’y a aucun souci à se faire. Contrairement à une idée répandue, le livre est sans doute l’objet le moins en danger. Il ne peut que profiter de ces évolutions. Le livre Internet n’est pas le livre que nous connaissions tous jusque-là. Il est multidimensionnel. Mais rien n’empêche de l’écrire comme de le lire sur une seule dimension, papier ou électronique, et… passivement. Rien n’empêche non plus de le clore pour en faire une référence intellectuelle et culturelle. Ça n’est plus le même livre mais il en est issu et l’inclut, parce que les “développeurs” ont aussi le souci de la littérature comme de l’histoire des techniques et du lien de celle-ci à la pensée.

Passer des readers au objets Web

Les évolutions dues au passage du livre dans le Web applicatif ne seront peut-être pas exactement celles que nous disons ici. Nous ne pouvons pas non plus dessiner le modèle économique ad hoc à destination des professions en évolution. Mais il nous apparaît certain que le passage du livre numérique au livre-Internet est inévitable et souhaitable. Pour trois raisons au moins: d’une part parce qu’on ne peut pas désinventer une technologie. D’autre part parce que le Web applicatif offre un accès à la production et une responsabilité dans la sélection que beaucoup semblaient attendre, exploitent déjà et ne font que développer. Enfin parce que le livre y est plus que respecté.

Alors la forme que prend le livre numérique est signifiante, comme l’est toujours la forme quant au fond. Les “formes” que sont readers, DRM, formats statiques et logiciels de lecture dédiés constituent la négation de la transformation en cours de la production culturelle et de la culture. Elles ne doivent par conséquent pas être traitées “simplement” mais comme des impasses logiques dans l’histoire culturelle, sociale et politique du livre et de l’édition, et doivent laisser la place à des appareils munis d’une connexion à Internet, d’un navigateur Libre et d’un écran epaper.
Ces apports techniques et nouvelles perspectives de production ne sont possibles QUE parce que ces applications s’inscrivent dans le réseau. C’est ce que nous avons défini comme des applications PAR le Web et non POUR le Web. Le Web n’est pas une finalité mais un outil au service de projets d’écriture et de lecture, de partage des connaissances et de diverstissement, actuels et futurs, papier ou électronique.

Publicités

From → Uncategorized

Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s